#44 : Climat : comment expliquer l’échec depuis 30 ans

« Trois décennies d'atténuation du changement climatique : pourquoi n'avons-nous pas infléchi la courbe des émissions mondiales ? ». C’est le titre d’un papier de recherche rendu public il y a quelques jours, qui mérite l’attention.

Il est important pour trois raisons :

1/ Il propose une synthèse particulièrement complète des causes de l’échec à infléchir la courbe, grâce à un travail pluridisciplinaire.

Ce long article, écrit par plus d’une vingtaine de chercheurs, met en lumière neuf grilles d’analyse thématiques pour expliquer cet échec, en s’appuyant sur « un large éventail de travaux issus des sciences naturelles, des sciences sociales et des sciences humaines ». Ces neuf grilles sont les suivantes : la gouvernance internationale du climat, les intérêts particuliers de l'industrie fossile, la géopolitique et le militarisme, les théories économiques orthodoxes et la financiarisation, les choix de modélisation de l'atténuation du changement climatique, les systèmes d'approvisionnement en énergie, les inégalités, les modes de vie très carbonés, et les imaginaires de société.

Vous trouverez sur ce lien les 20 extraits que je retiens en particulier de ce travail, tous traduits et classés par grilles thématiques. Le cœur de ce numéro est donc sur ce lien. Ci-dessous, je développe plutôt une réflexion personnelle que ce travail m’inspire, parmi bien d’autres qui pourraient être mentionnées tant l’étude est riche dans les sujets abordés.

2/ Ce papier de recherche montre que la réponse à la question posée est multifactorielle. Ce qui peut sembler une évidence est pourtant important à rappeler…

  • …d’abord au vu des controverses qui tendent en France à phagocyter tout le débat public sur la transition écologique (« êtes-vous pour les énergies renouvelables ou nucléaire ? ») et, ce faisant, à masquer les questions bien plus fondamentales, justement abordées dans ce papier de recherche ;

  • …ensuite parce qu’une petite musique manichéenne s’est installée, donnant l’impression que les géants des énergies fossiles sont les quasi-uniques responsables de la situation actuelle, alors que la chaîne de responsabilité est bien plus complexe et vaste (je cite un extrait de l’étude : “les intérêts particuliers sont les principaux obstacles au démantèlement des habitudes très carbonées, qui sont elles-mêmes sous-tendues par des idéologies de contrôle plus larges. Néanmoins, ces intérêts particuliers vont bien au-delà des “usual suspects” que sont par exemple les acteurs de l’industrie fossile, et se répercutent en cascade sur les différents niveaux de pouvoir et d'influence”).

  • …enfin, rappeler ce caractère multifactoriel est important au vu du succès médiatique d’essayistes et conférenciers en tout genre se proposant d’apporter « une » grande réponse capable d’éclaircir le « mystère » de cet échec climatique.

Parmi ceux-ci, je pense en particulier à Sébastien Bohler, l’auteur de l’essai « Le bug humain », très médiatisé à sa sortie en 2019 et qui continue d’être cité fréquemment en référence, y compris par des acteurs de l’environnement (média, cabinet de conseil, professionnels, etc.). C’est sur ce cas - un cas d’école comme je l’explique plus bas - que je voudrais ici m’attarder.

Selon la théorie de Bohler, l’incapacité à baisser nos émissions viendrait avant tout du “bug” d’une partie de notre cerveau, le striatum : celui-ci ne serait pas parvenu à s’adapter biologiquement assez vite au cours des dernières décennies à l’évolution très rapide de nos conditions de vie, permises par une abondance exponentielle. Ce problème au niveau du striatum expliquerait aussi en large partie, selon Bohler, les achats compulsifs, la croissance du nombre d’obèses, la frénésie des usages du web, le succès des sites pornographiques, le surendettement des ménages, etc.

Attention : il est effectivement possible (voire probable ou même certain – le débat n’est pas là) qu’un réflexe cérébral nous pousse à préférer certains plaisirs coupables à une vie raisonnée. Mais ce réflexe cérébral est issu d’un contexte plus global qui est trop vite mis de côté, voire simplement oublié, à coup de punchlines dont raffolent médias et le public (« le striatum nous emmène droit dans le mur » ; « notre cerveau a été pendant des millions d'années notre meilleure allié et aujourd'hui est devenu notre pire ennemi. Il est en train de creuser notre tombe »).

Le problème va même au-delà : non seulement Bohler ne fait pas cet effort de nuance et recontextualisation, mais, plus encore, il occulte des données qui ne vont pas dans son sens, et se base « sur des hypothèses évolutives hasardeuses et des hypothèses neuroscientifiques fausses », comme l’a bien montré un article paru sur le site Bon Pote il y a un an, qui soulignait les « graves lacunes, tant sur l’aspect neurologique que sociologique » de ce livre :

« La « thèse » qu’il développe dans son livre n’est pas une thèse, juste une hypothèse qui n’a pas été vérifiée par des expériences scientifiques. Mais il la développe toutefois avec un vernis d’assurance trompeur et met de côté des hypothèses contraires à la sienne. S’il trouve des explications à notre surconsommation dans notre striatum et notre évolution, notre comportement pourrait tout aussi bien, voire plus facilement, être expliqué en utilisant une grille de lecture sociologique ou même une grille de lecture neuroscientifique non déformée. »

Toutes ces lacunes n’ont pas empêché ce livre de connaître un succès retentissant (il a d’ailleurs remporté l’année de sa sortie le Prix du Livre Environnement) et bon nombre de médias de continuer à en faire la promotion. Ce mois-ci encore, Les Echos lui consacrait une chronique dédiée, où l’on pouvait lire : « Le responsable de notre propension à détruire l'environnement serait en fait une petite structure très profonde et très primitive de notre cerveau appelé striatum ».

Que Bohler évoque rapidement à la fin de son livre l'influence d'autres facteurs (poids de la socialisation, des normes, etc.) ne règle en rien le problème évoqué ici. La réception de sa théorie par les médias a été symptomatique, cf ici par France Inter :

…ou bien ici sur le site des Echos :

Le cas du livre de Bohler est un cas d’école qui devrait, entre autres choses, être intégré dans toute formation au changement climatique proposée aux journalistes (le besoin de ce type de formations fait de plus en plus consensus, et il n’est pas anodin que les Assises internationales du journalisme aient fait du changement climatique le grand thème de leur édition 2021). L’objectif devrait être le suivant : faire comprendre à chaque journaliste l’enchevêtrement des facteurs ayant mené à la situation actuelle, pour que ne soit plus jamais mise en avant d’explication monocausale, forcément réductrice, du changement climatique, et les recommandations qui peuvent en être associées, qui viendraient occulter d’immenses parties du sujet. En d’autres mots, assumer que le changement climatique est une question complexe, qui nécessite d’éviter toute tentation simplificatrice.

C’est en cela que le travail de recherche évoqué en début d’article est précieux (à condition qu’il soit connu et relayé), quand bien même il sera forcément moins « sexy » que la théorie d’un « bug humain » : il pourra servir de base, de référence, sur laquelle s’appuyer et à laquelle renvoyer, à chaque fois que réapparaîtra la tentation d’une explication monocausale.

Car il est évident que des cas comme celui-ci se reproduiront. En simplifiant le réel, en le réduisant à un grand facteur dominant, facilement compréhensible et totalement dépolitisé, et en proposant des solutions qui ne menacent personne plus que d’autresil faut réussir à se libérer de l’emprise du striatum pour réussir à réagir face à l’urgence climatique », notamment par de « l’exercice mental », « le respect de l’autre » ou encore « la méditation en pleine conscience »), ce type d’explication est attrayant aux yeux de beaucoup – et notamment ceux qui cherchent des idées « rafraichissantes », « facilement explicables » et au fond très consensuelles sur la transition écologique, ainsi que ceux qui estiment que celle-ci devrait se faire au niveau de chaque individu, plutôt qu’en engageant collectivement des rapports de force, forcément conflictuels, vis-à-vis des acteurs puissants qui freinent délibérément cette transition – ce qui s’appelle faire de la politique.

3/ …Et c’est là que nous pouvons faire le lien avec la 3e raison pour laquelle le papier de recherche évoqué en début d’article est important : il distingue, justement, un grand trait commun aux neuf grilles de lecture évoquées : les rapports et les structures de pouvoir, qu’il s’agisse de pouvoir institutionnel, de différents types de dominations, ou de pouvoir des idées. Voici un extrait de l’étude qui résume bien les idées qu’elle développe :

Si les raisons qui expliquent l'échec depuis 30 ans à infléchir la courbe des émissions sont multiples, un fil conducteur commun les traverse toutes. Sous diverses formes et à des degrés différents, la centralisation du pouvoir et les privilèges qui l'accompagnent se sont regroupés autour d'une vision du monde bien particulière, (…) dans laquelle le développement et le progrès sont réduits à la croissance économique et sont définis par des mesures et des indices financiers de plus en plus étroits.

Parallèlement, il est de plus en plus reconnu que les externalités du "système" sont sur le point de saper les principes mêmes du système. Jusqu'à présent, cependant, le pouvoir et l'inertie du système existant ont été suffisants pour donner l'impression d'un contrôle permanent. Les défis sont "reconnus" et "internalisés", et, grâce à des promesses d'avenir technique soigneusement chiffrées dans des modèles élaborés, les structures de pouvoir existantes ne sont pas remises en question.

Pour plus de détails, je vous invite à lire les 20 extraits de cette étude que j’ai choisis et traduits ici - ou, pour aller plus vite, les passages en gras dans ce même lien.

Enfin, pour finir, voici d’autres extraits issus de la conclusion de l’étude, qui me paraissent, là encore, importants:

Le discours antérieur de déni climatique s'est en partie transformé en quelque chose de bien plus insidieux. Dans les scénarios à faible émission de carbone de BP, Shell et Equinor, comme dans les nombreux scénarios mis en avant dans les rapports du GIEC, le pétrole et le gaz continuent d'alimenter une croissance économique sans contrainte bien au-delà du milieu du siècle. Ce maintien sans heurt du statu quo a été et continue d'être facilité par le potentiel spéculatif des technologies à “émissions négatives” à l'échelle planétaire, qui viennent remplacer une action d’atténuation rapide et profonde dès aujourd'hui [NB : cf mon numéro sur les enjeux des technologies de capture du carbone, qui présentait la même conclusion]. Au moment même de l'inclusion dans l'Accord de Paris de l'objectif 1,5°C, l'adoption des technologies d’émissions négatives, sous la forme d'objectifs "net zéro", sont devenues le fer de lance des nations et organisations "progressistes". À bien des égards, c'est exactement ce contre quoi les analyses présentées dans cet article ont mis en garde.

(…) Qu'il s'agisse du modèle dominant de croissance économique, de l'enfermement dans les technologies fossiles existantes, de la marginalisation des imaginaires sociaux alternatifs ou du maintien des inégalités, l'incapacité à infléchir la courbe des émissions mondiales découle de la résistance à changer le paradigme existant du "progrès".

(…) Cependant, même si l'on peut, au moins temporairement, amener les gens à ignorer la réalité physique, il n'en va pas de même pour les systèmes naturels dont dépendent en définitive les sociétés humaines. (…) Ce qui est devenu évident, c'est que la stabilité même du Zeitgeist [l'esprit du temps] actuel semble être vouée à sa perte.”

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C’était le 44e numéro de la newsletter Nourritures terrestres. Merci à Céline Guivarch, Emmanuel Pont et Loïc Giaccone qui m’ont permis de découvrir ce papier. Et encore merci à ceux qui soutiennent ce travail sur ma page Tipeee. Vous pouvez (re)lire les numéros précédents ici. A très bientôt ! Clément