#42 : Climat : place aux beaux discours

Y a-t-il un discours que vous auriez gardé en mémoire sur le défi climatique, ou plus largement écologique, au cours des, disons, dix ou quinze dernières années ?

C’est en me posant cette question récemment que je me suis rendu compte que quasiment rien ne me venait à l’esprit. On entend pourtant souvent qu’il faut dépasser “le temps des beaux discours sur le climat” - ce qui sous-entend que ce temps a un jour existé. Ce n’est pas tout à fait faux, bien sûr : il y a eu, par le passé, des quantités de discours et promesses de dirigeants politiques soulignant “l’urgence”, appelant à “agir”, et ce depuis une trentaine d’années, avec peu d’actes derrière.

Mais un discours marquant, capable de durer dans le temps, dont on ressent la sincérité de l’orateur, qui vient des tripes ou du vécu, et non d’un texte écrit par une “plume” et quelques conseillers, est tout autre chose. Ce genre de discours aura d’ailleurs plus de chances d’être trouvé en dehors du monde politique. Pourtant même en élargissant le spectre, presque rien ne me vient en tête, surtout s’agissant des 10 dernières années.

Rien que très récemment, les discours marquants et engagés sur d’autres causes n’ont pourtant pas manqué, qu’il s’agisse d’égalité hommes-femmes et de féminisme (par AOC, par Agnès Jaoui, et par tant d’autres), de lutte contre le port d’armes à feu (cf le discours fort et poignant d’Emma Gonzalez), de justice sociale au sein du capitalisme (par Emmanuel Faber), etc. - mais bien peu, donc, concernant l’environnement, hormis quelques exceptions (le “How dare you” de Greta Thunberg à l’ONU ; le coup de gueule d’AOC au Sénat américain face aux oppositions contre le Green New Deal ; ou, en France, certains discours d’Aurélien Barrau qui relèvent cependant plus de conférences).

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En quoi est-ce un problème ? Ne dit-on pas qu’il est “grand temps d’arrêter les beaux discours et d’agir pour de bon pour le climat” ? En réalité, cette formule-poncif masque un présupposé qui me dérange : l’idée que les discours seraient inutiles, ou désormais inutiles à force d’en avoir tant entendu (sans actes qui s’en suivent).

En réalité, ce qui a surtout été prononcé jusqu’ici, ce sont des discours de promesses - des “belles paroles”, comme dit l’expression, c’est-à-dire beaucoup de paroles en l’air.

De quoi avons-nous besoin

Aujourd’hui ce ne sont plus des discours de promesses dont nous avons besoin : nous en avons eu largement notre dose. Même un candidat politique sincère dans sa volonté d’agir serait inaudible dans un discours de promesses : il pâtirait du manque d’action de tous ses prédécesseurs. Le “avec moi, ce sera différent” ne peut plus fonctionner.

Les figures politiques ont cependant encore bien un rôle important à jouer dans leurs interventions orales : la présence médiatique dont ils bénéficient, qui va s’accentuer fortement avec la campagne présidentielle, leur offre une plateforme d’une puissance à ne pas négliger. Ce sont autant d’occasions de faire de la pédagogie et passer des messages encore insuffisamment entendus, auprès de centaines de milliers de personnes, et même plusieurs millions pour les émissions tv et matinales radios les plus suivies.

Les besoins ne manquent pas - en voici 7 :

  1. Expliquer les ordres de grandeur en jeu sur le changement climatique, qui sont encore mal connus ;

  2. Déconstruire les idées reçues qui permettent aux autres candidats de justifier des programmes tièdes sur le climat : l’idée que la technologie peut nous sauver ; l’idée que la croissance verte serait un objectif raisonnable de gens raisonnés ; l’idée que “l’enjeu caché dont on ne parle pas” serait la surpopulation ; etc.

  3. Montrer, études à l’appui, que les propositions liées à l’aviation, aux repas végétariens et aux autres leviers déterminants pour le climat ne relèvent pas de “lubies de radicaux verts” mais découlent des réalités scientifiques (…ce qui suppose aussi d’expliquer que trier ses déchets ou limiter l’usage de sacs plastiques n’a pas autant de poids climatique que limiter l’avion, limiter sa consommation de viande et limiter ses déplacements en voiture lorsqu’on peut se le permettre : toutes les actions comptent mais ne se valent pas) ;

  4. Présenter les enjeux du pétrole, qui font si peu parler dans le débat public et les médias généralistes par rapport à leur importance ;

  5. Interpeller voire surprendre en expliquant que la transition énergétique n’a jamais véritablement existé, pour faire prendre conscience que l’enjeu est plus de faire décroître la consommation d’énergie que de s’écharper sur les choix de production (…le débat très français “nucléaire ou renouvelables” qui s’apprête à phagocyter 90% des débats sur l’écologie pendant la présidentielle) ;

  6. Jouer collectif en recommandant lors de leurs passages médiatiques des ressources à consulter en ligne : publication grand public du Haut Conseil pour le Climat ; cours en vidéos de JM Jancovici aux Mines et chaîne Youtube du Réveilleur (quand bien même les candidats ne partagent pas 100% de leurs idées) ; etc. - et annoncer que ces ressources sont accessibles sur leur site officiel, qui irait donc au-delà de la présentation de leur propre projet ;

  7. Recommander la Fresque du climat, qui aide à accélérer massivement la compréhension des enjeux climatiques.

Il y a donc encore largement besoin de discours sur l’environnement, en tant que discours de pédagogie et de mise en valeur d’initiatives et ressources à faire connaître.

Ce qui semble inutile, c’est de répéter les discours déjà entendus, trop généralistes, faussement puissants et en réalité très consensuels, qui s’arrêtent au constat que la planète va mal, que l’on va dans le mur, qu’il est urgent d’agir, que les politiciens jusqu’ici ont manqué de courage…

Il faut reconnaître que le temps d’une interview médiatique permet rarement de développer des idées ; mais 1/ chacun conviendra qu’il reste, sur ce terrain, de la marge de progression à une large partie des candidats se réclamant “pro-climat” ; 2/ l’habitude de recommander certaines ressources et la Fresque du climat est entièrement faisable et pourtant encore très peu pratiquée par ces mêmes candidats ; 3/ pour ceux qui sont déjà élus, les interventions brillantes d’AOC au Sénat américain (sur le financement des campagnes, sur la couverture maladie, etc.) montrent que des démonstrations percutantes et limpides, pouvant être ensuite très partagés, sont bel et bien faisables dans ce type d’espaces ; 4/ pour tous, les vidéos pédagogiques d’AOC (là encore), postées sur ses réseaux sociaux, offrent un autre exemple à suivre, comme ici sur les énergies fossiles - AOC prend ainsi le contre-pied des attitudes paternalistes de bien des dirigeants politiques, en choisissant, elle, de faire confiance à l’intelligence des citoyens, à partir du moment où les choses leur sont expliquées honnêtement.

Enfin, il y a les discours à proprement parler, qui permettent de développer un plus long propos. C’est alors l’occasion de s’emparer de causes plus spécifiques que le vaste sujet de “l’environnement” ou du climat : expliquer, par exemple, en quoi notre système alimentaire est menacé et quelles seraient les voies de résilience ; ou prononcer un grand discours sur l’eau comme bien commun et sur ses défis à venir (comme l’a fait récemment Emma Haziza à Eau de Paris) - en somme, des sujets vitaux, directement liés à la transition écologique, qui sortent des sentiers battus des discours politiques traditionnels et qui pourraient donc bénéficier d’oreilles plus attentives.

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Au-delà de ceux des figures politiques, (au moins) deux autres types de discours seraient utiles :

  • De citoyens qui nous ressemblent - “Mr/Mme-tout-le-monde”

Pensons par exemple à des témoignages personnels, ancrés dans le réel, qui peuvent aider d’autres à se projeter, à s’identifier, à mieux comprendre certaines positions. Les idées ne manquent pas : “Comment je suis passé de climatosceptique à climatoconscient” (cas réel d’un membre de la convention citoyenne), “Ce qui m’a fait changer d’avis sur la croissance verte”, “Comment j’ai réorienté ma carrière vers la transition écologique”, “Comment je suis passé de 12 à 4 tonnes de CO2 annuelles en deux ans” (ce qui permettrait par la même occasion de sensibiliser aux outils pour évaluer son empreinte carbone), etc.

On pourrait imaginer un événement dédié à des discours de ce type, qui accueillerait aussi des discours moins consensuels, par exemple d’agriculteurs venant expliquer pourquoi il leur est aujourd’hui difficile d’appliquer telle ou telle mesure plébiscitée par des écologistes, etc.

  • De citoyens, personnalités, artistes capables de nous inspirer

On dit souvent que la cause écologique a besoin de s’adresser à nos imaginaires et de proposer des récits pour toucher plus massivement, pour aider chacun à se projeter dans un avenir désirable, via des films, séries, romans, etc. Je crois qu’un discours peut tout à fait rentrer dans cette dimension.

Les discours peuvent charrier de la poésie, du beau, de l’humour.

C’est justement ce qu’a réussi à faire il y a 5 ans l’acteur Jacques Gamblin, dans ce qui constitue pour moi le plus beau discours écologiste en français de ces dernières années (et un des rares, donc). Le voici ci-dessous en vidéo. Pour ceux que cela intéresse, j’en ai réalisé un transcript accessible sur ce lien.

En voilà donc un, de grand et beau discours sur l’écologie. Pour ma part, j’en demande bien d’autres ! Je ne suis pas du tout rassasié. Faites-nous vibrer, rêver, (sou)rire ; il faut nous donner envie, d’aller vers ce monde bas carbone et soutenable, de faire les efforts nécessaires pour tenir les 2 degrés.

Cela ne suffit pas pour agir ? Mais rien ne « suffit » ! C’est un ensemble, et, comme on l’entend souvent, ce n’est pas un hasard si “émouvoir” a la même racine étymologique que “mobiliser” et “mettre en mouvement”. Il n’y aura pas de redirection écologique sans récit inspirant, imaginaire enthousiasmant, discours galvanisant.

Il se trouve justement que de grands, beaux discours, peuvent avoir leur influence sur le vote des électeurs - vote qui fait partie de la palette d’actions tout à fait concrètes. Est-il encore nécessaire de démontrer le pouvoir des mots, de l’éloquence, du récit, et de tout ce que peut transmettre un grand discours ?

L’écologie doit susciter le désir. A l’entame de la campagne présidentielle, les candidats aux projets écologistes seraient bien inspirés de s’en souvenir !


C’était le 42e numéro de la newsletter Nourritures terrestres, et le dernier numéro de la série estivale, qui était volontairement plus décalée. Vous êtes maintenant plus de 3000 à me lire ici : impressionnant bouche-à-oreille ! Bienvenue aux inscrits récents et merci à ceux qui me soutiennent sur ma page Tipeee. A bientôt. Clément