Cinq signaux faibles liés à l'adaptation au changement climatique
Il y a un mois est paru l’essai “Gérer l’inévitable - repères face à la dérive climatique”, aux éditions de l’Aube, que j’ai eu le plaisir de co-écrire avec Antoine Poincaré dans le cadre du projet Trois degrés.
Dans ce livre, nous avons voulu rendre les enjeux de l’adaptation au changement climatique accessibles à tous, en rendant palpable ce qui pourrait nous arriver demain pour mieux nous y préparer aujourd’hui. Nous y présentons en particulier dix convictions pour guider les stratégies d’adaptation, en nous appuyant sur des cas concrets et de travaux en sciences humaines et sociales souvent méconnus et qui méritent d’être mis en avant.
Les premiers retours de journalistes, chercheurs mais aussi lectrices et lecteurs curieux de ces sujets sont très positifs et je serais heureux de connaître les vôtres.
Dans ce numéro, je vous propose de découvrir cinq signaux faibles liés à l’adaptation, qui correspondent à des observations, réflexions, faits repérés au cours de l’écriture de ce livre et que nous n’avons pas pu inclure dedans, faute de place.
Exceptionnellement ce numéro correspond à celui déjà envoyé ce matin dans la Lettre de Trois degrés. Mes excuses pour ce doublon aux abonné(e)s des deux newsletters !
1/ Verra-t-on l’émergence de Gilets jaunes de l’eau ?
C’est la question que posait Manon Loisel, consultante-chercheuse en politiques publiques territoriales, en décembre 2022 dans une tribune dans Alternatives Economiques. Cette année-là, la France connut une sécheresse exceptionnelle, probablement la plus sévère depuis au moins un demi-siècle.
Ce texte, dans lequel Manon Loisel écrivait que « trois sujets pourraient faire émerger des « gilets jaunes de l’eau » », conserve sa pertinence aujourd’hui. En voici une synthèse à partir de morceaux choisis.
« Première source possible de conflits : la vulnérabilité des personnes qui conjuguent petits moyens financiers et grands besoins en eau, dans un contexte probable de future hausse des prix.
Les gilets jaunes nous ont appris que pour toute nouvelle taxe, nouvel impôt, nouvelle règlementation, il est nécessaire de prendre en compte la variété des situations sociales des personnes touchées en intégrant leurs contraintes du quotidien.La taxe carbone a mis les gilets jaunes en difficulté sur le plan budgétaire sans proposer de solution à leur dépendance à la voiture au quotidien. (…) C’est la même chose avec l’eau : les tarifs vont sans doute être amenés à augmenter. Toutes les collectivités voient leurs coûts de fonctionnement exploser. (…) A terme, il est difficile d’exclure le scénario d’une hausse des tarifs pour l’usager.
Or nous ne sommes pas tous égaux face aux besoins. Certains usagers cumulent petits moyens et grandes contraintes d’usages : personnes assignées à résidence (notamment les plus âgées) qui restent dans leur logement en période de canicule, personnes dont les logements sont mal isolés été comme hiver (pour qui la douche chaude ou froide devient un besoin vital), personnes qui vivent dans des quartiers denses mal pourvus en espaces verts, familles nombreuses modestes, personnes atteintes de troubles physiques ou psychiques pour qui l’eau est un moyen d’apaiser la douleur, etc.
(…) La réflexion sur l’évolution des modèles de tarification ne pourra pas se limiter à la réflexion sur la tarification sociale indexée sur les revenus. Il faudra prendre en compte les vulnérabilités multiples des habitants pour ne pas créer une bombe à retardement sociale.
Deuxième sujet de conflits : les inégalités d’accès au rafraîchissement. Elles deviennent en effet un terrain de bataille entre citoyens à mesure que les températures augmentent.
L’été 2022 l’a confirmé. A Limoges, à Saint-Germain-en-Laye, ou près de Toulouse, des militants se sont introduits dans des golfs pour en boucher les trous afin de protester contre l’arrosage des parcours en période de sécheresse. Ailleurs, de nombreuses critiques à l’encontre des propriétaires de piscines privées ont été formulées (alors que la demande de piscines neuves n’a jamais été aussi forte).
Ces évènements soulignent deux phénomènes : d’abord, à mesure que les températures augmentent l’été, l’accès à l’eau-rafraîchissement passe d’une question de confort à un enjeu vital ; ensuite, les tensions relatives aux usages « légitimes » de l’eau s’accentuent entre les citoyens.
Pour les élus locaux, la question est loin d’être anecdotique et pose un double défi.
Il leur faudra, d’une part, faire en sorte qu’aucun territoire ne soit laissé-pour-compte. Dans beaucoup de métropoles, les habitants des quartiers populaires ont peu accès à de l’eau pour se rafraîchir en période de canicule. La multiplication des pratiques de « street-pooling » (ouverture illégale des bouches d’incendies) cet été (2022) dans de nombreux quartiers populaires de Lyon, Grenoble ou Rennes en est la preuve.
D’autre part, il s’agira à l’échelle locale de proposer des espaces de dialogue pour permettre de débattre collectivement des usages jugés (il)légitimes de l’eau en période de tension sur la ressource.
Troisième problème : la difficulté d’aborder le partage de la ressource, notamment avec les agriculteurs. Dans l’actualité, la responsabilité des agriculteurs émerge de plus en plus. Mais dans beaucoup d’autres territoires, la responsabilité des agriculteurs est un impensé (les habitants connaissent mal les ordres de grandeur de la consommation d’eau, les métropolitains connaissent mal les interdépendances avec les territoires voisins) ou un sujet tabou (les habitants refusent en bloc de pointer les agriculteurs du doigt de peur de les stigmatiser).
(…) Le stress hydrique va continuer de produire des tensions sociales dans les années à venir. Nous ne pouvons plus nous permettre d’y réfléchir uniquement pendant les périodes de sécheresse sur le registre de la gestion de crise. Il faut changer notre rapport à la ressource en eau pour faire de sa raréfaction une problématique
(…) Les collectivités locales pourraient entreprendre un travail pour mieux comprendre la consommation d’eau des agriculteurs locaux, en s’appuyant sur la notion de rendement. De quoi distinguer grosse consommation d’eau et gros gâchis. Un mètre cube d’eau finance la production de 1 euro de maïs et de 15 euros de produits du maraîchage.
Sur la base de cette meilleure compréhension des pratiques agricoles locales, les collectivités pourraient organiser des délibérations collectives sur les règles de partage de l’eau, sur le mode d’une COP locale par exemple. Cela permettrait de mieux comprendre les interdépendances entre les territoires et de définir des objectifs communs (mais différenciés) entre tous les acteurs : quels sont les efforts à faire par les agriculteurs ? Par les acteurs industriels (dont l’industrie touristique) ? Par les acteurs publics ? Et par les habitants ? »
2/ Les forages domestiques, une question politique en devenir face au manque d’eau ?
Selon une estimation de France Stratégie d’avril 2024, près de 9 % des maisons individuelles en France disposeraient d’un forage domestique…or seulement 1 forage domestique sur 50 serait déclaré. La loi prévoit pourtant que tous les forages soient systématiquement déclarés en mairie.
La pratique du forage domestique est en expansion, “probablement liée aux arrêtés sécheresse de plus en plus fréquents” estime France Stratégie. L’organisme estime en effet que “le forage domestique permettrait, pour certains, de contourner les interdictions de différents usages (interdictions d’arrosage, de remplissage de piscine ou de lavage de voiture).”
“L’eau prélevée à travers les forages domestiques est estimée à 200 millions de m3 par an, soit un supplément moyen de 5 % par rapport au volume d’eau potable prélevée pour l’usage domestique.
Ces prélèvements sont susceptibles d’exercer une pression importante dans plusieurs zones à certaines périodes de l’année, et d’autant plus contribuer à des situations de déséquilibre qu’ils sont concentrés entre les mois de juin et d’août et dans le sud de la France.”
Dans deux des trois scénarios envisagés dans sa prospective de la demande en eau à l’horizon 2050, France Stratégie émet l’hypothèse que le nombre de forages domestiques augmentera de 10 % par décennie. L’organisme préconise des contrôles renforcés.
Hypothèse : et si le plausible renforcement à venir de ces contrôles n’était pas bien accepté par une partie de la population ? La question se pose face à la proportion massive de la non-déclaration. Dans cette hypothétique contestation, pourraient se rejoindre des citoyens de bords politiques très divers (« écologistes des champs », tendance libertaires ; conservateurs libéraux ; « antisystème » ; …) pour former une alliance hétéroclite. De quoi, là aussi, former de potentiels “Gilets jaunes de l’eau”.
3/ Un nouveau mot, emblématique des nouvelles pratiques de l’adaptation
“Dédrainage : le mot n’existe pas dans le dictionnaire. C’est dire comme il vient bousculer les habitudes”. C’est ce qu’écrivait le journal La Montagne dans un reportage paru fin 2024 et dédié à un projet de dédrainage de parcelles agricoles encore “jamais vu” en Creuse et “sans doute” dans tout le Limousin.
La journaliste, Julie Ho Hoa, écrit : « Au début des années 1980, le déploiement du drainage s’est intensifié, permettant d’exploiter des parcelles jusqu’alors inaccessibles, d’augmenter les productions, de travailler les parcelles en toutes saisons. Aujourd’hui, le changement climatique fait ressurgir d’autres besoins, dont celui de mieux gérer les ressources en eau. »
Cornelis Van Marle, éleveur laitier, témoigne : « Pendant les sécheresses, tout est grillé, sauf quelques prairies de fond. C’est dommage d’envoyer l’eau le plus vite possible à la rivière lorsqu’il pleut, et que quelques mois plus tard, lorsqu’on en a besoin, il n’y en ait plus ».
Pour cet éleveur, l’équation est simple : certes, sur des parcelles humides qui ne sont pas drainées, il ne peut pas sortir ses vaches lorsqu’il pleut, mais pendant les sécheresses, il a à sa disposition de l’herbe et de l’eau. « C’est mieux, tu es plus régulier », dit-il.
Dédrainer, « c’est une idée que j’ai depuis longtemps », confie Tom Vierhout, éleveur et propriétaire des parcelles concernées.
« On parle de plus en plus de sécheresse et des étiages qui deviennent plus sévères mais ce qui me surprend, c’est qu’on ne parle jamais de drainage, alors que c’est le premier facteur de sécheresse. Quand il pleut, dans les quatre jours qui suivent, l’eau est évacuée par les drains, passe dans les rivières qui montent très vite et qui descendent aussi très vite. Et ensuite, il n’y a plus d’eau » - Tom Vierhout.
« Le principe du drainage, c’est d’accélérer l’écoulement de l’eau. En dédrainant, on va tout simplement le ralentir », schématise Julien Lemesle, technicien coordinateur du SMBPC. De quoi permettre de maintenir plus longtemps l’eau dans le sol des prairies.
L’enjeu, face au changement climatique qui accentue les sécheresses et les épisodes diluviens, c’est désormais de ralentir le parcours de l’eau et de la stocker de manière qu’elle ne s’évapore pas :
« Plus on réfléchit à ce que l’on fait, plus on se rend compte qu’ici, c’est le sol qui peut nous garder de l’eau. Ce n’est pas forcément entré dans les mœurs parce qu’on donne toujours l’image du plan d’eau comme réserve mais on sait qu’un plan d’eau, ça évapore énormément contrairement à une zone humide, qui va conserver de l’eau dans le sol. » – Julien Lemesle (technicien coordinateur du Syndicat mixte du bassin de la Petite Creuse)
Ce tout premier projet local de dédrainage d’une prairie agricole pourrait ouvrir la voie à d’autres. Il fait en tout cas déjà parler de lui. « On a eu des réactions épidermiques, sourit Julien Lemesle. On nous a dit “On s’est cassé les pieds à drainer et maintenant vous vous amusez à enlever !” Mais on n’a plus le même climat », rappelle-t-il. Et la gestion de l’eau doit évoluer avec lui.
Le dédrainage n’est pas la solution miracle ni la seule solution : il fait partie d’un bouquet de solutions qui peuvent être pertinentes, en fonction des cas.
« L’objectif, ce n’est pas de tout dédrainer, mais d’avoir conscience qu’on est obligé de faire face à des dérèglements climatiques qu’on ne peut pas prévoir et qui peuvent aller dans le sens d’une grosse sécheresse comme dans le sens d’un excès d’eau. Et la meilleure façon d’avoir une activité agricole qui résiste à ça, c’est justement d’avoir une diversité d’habitats, une diversité de milieux, qui permettent de répondre à une problématique particulière, que ce soit la sécheresse ou que ce soit trop d’eau. » - Julien Jemin (chargé de mission au Conservatoire d’espaces naturels de Nouvelle-Aquitaine)
Le reportage entier donne d’autres précisions ; vous pouvez y accéder sur ce lien.
4/ Quand le report national du brevet des collèges en raison d’une canicule est contesté dans des régions moins touchées par la chaleur…
C’est ce qui s’est passé en Normandie en 2019. Explications ci-dessous par Paris-Normandie, dans un article paru en juin cette année-là :
« Un afflux inédit et ininterrompu depuis mardi 25 juin 2019. Invités à s’exprimer sur les réseaux sociaux par Paris-Normandie, de nombreux parents ont inondé la messagerie de votre quotidien, témoignant des désagréments occasionnés par le report du brevet des collèges. Qu’il s’agisse de vacances déjà réservées, d’actes médicaux programmés, ou tout simplement d’incompréhension face à une décision jugée excessive ».
« Si la Normandie profite de conditions climatiques plus clémentes, le statut d’examen national du brevet impose d’appliquer les mêmes règles et le même calendrier à l’ensemble du territoire français ».
Pour plusieurs parents d’élèves, ce report n’est pas justifié :
« Je pense que l’on est dans l’excès. Il suffisait simplement de fournir de l’eau et changer de salle, en installant les élèves dans celles exposées au nord par exemple. »
« C’est aberrant. La chaleur sera supportable, c’est l’été. Pourquoi mettre la France en panique ? Il suffit de proposer à boire afin de s’hydrater correctement, de mettre des ventilateurs dans les classes et fermer les stores ».
« N’aurait-il pas été plus sage de donner des consignes aux établissements et de recenser ceux qui rencontraient des difficultés et de les aider en débloquant des budgets pour acheter des ventilateurs ou des climatiseurs portables ? »
Qu’en sera-t-il demain si ces épisodes sont amenés à se multiplier ?
5/ Au Portugal, la prise de conscience soudaine de la fragilité des routes face au dérèglement climatique. En France, celle-ci se fait encore attendre.
Le 12 février dernier, on pouvait lire ceci dans un article du Monde : « Le gouvernement portugais a ordonné une évaluation des principales infrastructures routières et ferroviaires après les tempêtes successives ayant frappé le pays, qui ont provoqué mercredi l’effondrement partiel d’un tronçon sur la principale autoroute du pays reliant Lisbonne à Porto.
Le Portugal est frappé depuis plus de deux semaines par des précipitations exceptionnelles, après des intempéries meurtrières ayant causé d’importants dégâts.
La péninsule ibérique est en première ligne du dérèglement climatique en Europe. « Rien que ces deux jours, les précipitations équivalent à 20 % de la moyenne des précipitations du Portugal pour une année entière » a souligné la ministre de l’environnement. »
Et en France ? Lors d’un webinaire récent, organisé par la startup Callendar, Pierre Monlucq, président de la Commission Prospective de Routes de France, indiquait ce chiffre frappant : « Sur les 1.1 million de km de routes (sans compter les chemins ruraux) que compte la France, il y a 700 000 km dont on ne connait pas l’état. Plus de la moitié de notre patrimoine routier n’est pas diagnostiqué ».
Selon lui, cette situation est probablement « plus due à la peur du résultat qu’à la peur d’engager de la dépense - c’est en tout cas mon sentiment. Il y a des signes avant coureurs qui permettraient de dépenser beaucoup moins si on s’y prenait sans attendre. »
Il explique : « Il y a encore peu le réflexe de l’entretien préventif des routes. C’est vraiment une question de priorisation. Depuis longtemps on fait de l’entretien curatif, après coup, alors qu’on aurait pu refaire seulement une partie de la route en agissant en préventif. L’entretien préventif n’est pas priorisé aujourd’hui dans les budgets. »
Il y aurait bien plus à dire sur la vulnérabilité des infrastructures au dérèglement climatique, défi majeur et encore sous-estimé : nous y reviendrons dans de prochains numéros de La Lettre de Trois degrés (inscription ici).
Si ces cinq signaux faibles vous ont intéressé, sachez que vous pouvez en retrouver cinq supplémentaires dans les parties bonus de notre livre (accessibles à partir du QR code à la fin de chaque grande partie). A bientôt !

