#18 : Faisons groover Aurélien Barrau

Ce weekend marque la fin du printemps et la fête de la musique. Pour fêter l’arrivée de l’été, faisons groover les mots d’Aurélien Barrau !


Pop culture et urgence climatique

La musique comme porte-parole des préoccupations climatiques : c’est justement une tendance de ces derniers mois, qui ne risque pas de se tarir.

Bien sûr, les artistes n’ont pas attendu 2020 pour s’emparer de l’écologie. On pense, rien qu’en chanson française, à l’inévitable Tryo, avec ses titres cultes comme L’Hymne de nos campagnes (qui semble plus actuel que jamais, malgré ses…22 ans) ou le plus libertaire La Main verte (même si les « faites fleurir les jardins, décorez les balcons » désignait un type de plantes bien particulier). Ou à Mickey 3D avec son beau titre Respire, Georges Moustaki il y a 50 ans…La liste serait longue, dans tous les styles

Mais il semble que ce mouvement connaisse aujourd’hui un renouveau, à au moins deux égards :

1 – Sur le fond, une attention croissante est portée plus spécifiquement au dérèglement climatique plutôt qu’à « l’environnement » en général (ou à d’autres causes spécifiques comme la pollution). Cette tendance correspond à celle à l’œuvre au niveau médiatique, politique et associatif depuis les années 1990 et surtout 2000 : nous verrons dans un prochain numéro qu’historiquement, le changement climatique, après avoir fait son entrée tardivement parmi l’ensemble des préoccupations écologiques, s’est imposé comme le sujet dominant et accapare aujourd’hui presque toute l’attention.

Il est donc logique que la sphère musicale, et artistique en général, suive un mouvement similaire. Dans l’article « Un moment de bascule » l’an dernier, j’écrivais qu’un « prochain palier sera franchi lorsque la pop culture s’emparera pleinement de l’urgence climatique » :

« De la même façon que la pop culture s’est emparée du sujet du féminisme sans en édulcorer le propos (ce qui n’était pas gagné, comme le chantait Angèle : « Je ne passerai pas à la radio parce que mes mots ne sont pas très beaux » dans un titre finalement devenu un énorme succès), on pourrait voir demain la pop culture s’emparer de la crise climatique, sujet jusqu’ici considéré comme anxiogène et peu vendeur ».


C’est bien ce qu’il semble commencer à se produire. Pensons par exemple à la chanson improvisée d’Angèle “Trop tard” postée sur son compte Instagram l’an dernier (« Ce que la canicule, les 42 degrés, les articles alarmant sur l’état de notre planète et les critiques sur Greta Thunberg m’inspirent » indiquait-elle en description). Ou encore au titre de la chanteuse Suzane « Il est où le SAV », au refrain très explicite (« Ça se réchauffe, ça se réchauffe, ça se réchauffe, la planète a la tête en surchauffe ») même si le clip met surtout en scène le problème de…la pollution plastique.


2 –
Sur la forme, la question écologique commence à être portée dans des formats plus originaux que les formats habituels : le DJ Fatboy Slim a par exemple remixé l’an dernier l’un de ses tubes en y intégrant des paroles du discours (peu consensuel) de Greta Thunberg à l’ONU. Ces formats peuvent permettre de toucher d’autres publics et de présenter ces enjeux de façon plus festive et dansante d’une part, et/ou plus offensive et combative d’autre part, sans perdre en radicalité dans le propos.

On peut s’attendre à ce que ce type de formats se développe, à la manière de ce que propose le collectif “Bon Entendeur” depuis quelques années (intégrer des bouts d’interviews de personnalités politiques et artistiques dans des compilations de chansons électro, hip hop, disco…), mais en y intégrant une vision écologique engagée - comme dans la vidéo reprenant les mots d’Aurélien Barrau ci-dessus.

Par ailleurs, le discours écologique est encore mieux porté quand il est inscrit dans l’ensemble du travail qui entoure une composition musicale, et notamment dans les clips. L’artiste Woodkid, de retour après 7 ans d’absence, a ainsi construit le clip de son dernier titre, Goliath, comme un véritable court métrage aux couleurs apocalyptiques. Le clip présente un décor de mine de charbon à ciel ouvert, qui apparaît comme un symbole monstrueux et prométhéen de la volonté de l’homme de domestiquer son environnement. « Où vas-tu, garçon ? Quand t’es-tu à ce point perdu ? Comment as-tu pu être aussi aveugle ? Comment ai-je été trompé par une malédiction aussi sauvage ? » entend-on (en anglais) dans la chanson.


Pas d’engagements véritables sans clivage

Si l’engagement des artistes pour une société écologique va dans le bon sens, il faut reconnaître qu’il peut avoir tendance à agacer, en particulier en cas d’incohérences notables entre des discours moralisateurs et les actions de ces mêmes personnalités. Au-delà du besoin de cohérence, un autre point me semble essentiel à ajouter, en réponse aux tribunes légèrement mièvres et vaguement engagées que l’on a pu lire ces dernières semaines : il ne peut y avoir d’engagements forts qui ne soient pas clivants. La petite musique appelant à une transition écologique consensuelle est délétère, au sens figuré (nuisible) comme au sens propre (dangereuse pour la vie). Le combat écologique ne se gagnera qu’en allant contre des intérêts établis, autrement dit qu’en dérangeant.

C’est notamment le propos du Pierre Charbonnier, philosophe chercheur au CNRS, qui fait partie des intellectuels qui « montent » sur la question écologique. Dans une tribune récente, envoyée au journal Monde comme un pavé dans la mare, il écrit que la stratégie de la communion universelle pour promouvoir la lutte pour le climat est incantatoire et inefficace. Il y dénonce implicitement les multiples tribunes consensuelles et parfois creuses sur « le monde d’après » :

« Nous devons identifier avec qui et contre qui nous sommes dans cette bataille (quitte à être un moment contre nous-mêmes), et quels assemblages nous voulons. Ce n’est donc pas le moment de la faire retomber en enfance : il faut accepter le trouble qu’elle impose à nos représentations politiques et à notre façon de nous unir et de nous désunir. L’écologie ne nous rassemble pas, elle nous divise. Tant mieux, car c’est de cette division que naîtra une clarification de nos objectifs ».


Ce point de vue est largement partagé par les observateurs au fait des enjeux écologiques, comme par exemple ici Olivier Fontan, directeur du Haut Conseil pour le Climat :


Comme le dit Arvind Ravikumar, enseignant à l’université de Harrisburg sur le climat, « le discours “gagnant-gagnant” de l’action climatique que l’on entend si souvent n’est vrai que dans de rares cas. Prétendre que tout le monde y gagnerait ne fait que freiner le mouvement vers la véritable transition ».


Les mesures consensuelles ne peuvent plus être les priorités

Dans un article paru sur laviedesidees.fr, les politologues Florent Gougou et Simon Persico soulignent les « pièges de propositions symboliques et (trop) consensuelles » en matière de politique écologique.

Florent Gougou et Simon Persico sont formels : « les travaux portant sur les politiques environnementales ont montré que les mesures symboliques ont des effets minimes sur la réalité du changement climatique ».

Le sujet est particulièrement d’actualité avec la Convention citoyenne pour le climat qui terminaient ces travaux ce weekend : celle-ci propose entre autres de modifier la Constitution pour notamment y inscrire dans l’article 1er que "la République garantit la préservation de la biodiversité, de l'environnement et lutte contre le dérèglement climatique" - une mesure a priori typiquement consensuelle.

L’avocat Arnaud Gossement, spécialiste du droit de l'environnement, se montre très critique à ce sujet, pour trois raisons :

  1.       « Le rapport reprend une idée en réalité déjà acceptée par le président de la République, et dont le Gouvernement a déjà déposé, à deux reprises, un projet de loi constitutionnelle pour modifier la rédaction de l'article 1er » ;

  2.       « Est-ce que le fait de modifier l'article 1er de la Constitution va permettre de donner des moyens à notre administration, à notre police, à notre justice pour faire appliquer les lois de l'environnement ? Evidemment pas ! ».

  3.       « La cause environnementale est réduite à un simple effort de préservation dont personne, si ce n'est « la République », n'est responsable. Ceci constitue une régression nette par rapport au texte de la Charte de l'environnement [qui fait partie depuis 2005 du « bloc de constitutionnalité »] qui, fort heureusement, nous impose un devoir d'amélioration de l'environnement » ;


Qui plus est, Florent Gougou et Simon Persico montrent que la Charte de l’environnement n’avait déjà produit qu’un « effet limité sur le contenu des politiques environnementales », alors même qu’ « elle avait introduit dans la Constitution des principes forts en matière de droit de l’environnement (principes de prévention, de participation, et le principe pollueur-payeur) ».

Le même raisonnement vaut pour les engagements de très long terme, comme l’engagement d’atteindre la neutralité carbone en 2050. En pratique, là encore, ces engagements présentent des effets minimes sur le changement climatique, soulignent Florent Gougou et Simon Persico :

« Les propositions visant des objectifs de long terme sont souvent consensuelles également. Ce consensus s’explique par le fait qu’elles laissent une large place à l’interprétation future, ce qui diminue le niveau d’opposition. Dans les faits ces objectifs sont parfois revus à la baisse.

Par ailleurs, quand elles ne sont pas accompagnées de mesures ambitieuses de court terme, ce qui est souvent le cas, ces mesures de long terme ne permettent pas d’enclencher des trajectoires en accord avec les objectifs fixés ».

Or ils précisent que ce manque de mesures ambitieuses de court terme concernent « la totalité des lois de programmation énergétique » jusqu’ici


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Dès lors,

…cet été en faisant groover Aurélien Barrau (♪ « c’est notre manière d’habiter l’espace qui est en jeu » ♫)…

…n’oublions pas la suite de son discours : « les gens qui préfèrent la vie à un point de croissance passent aujourd’hui pour de doux dingues. Il est temps d’être un peu sérieux. »…

…et gardons en tête que pour protéger l’environnement, il faut aussi savoir montrer les dents.

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C’était le 18e numéro de Nourritures terrestres, la newsletter sur l’écologie qui donne matière à penser : n’hésitez pas à le partager s’il vous a intéressé ou à vous inscrire sur ce lien. Retrouvez également ici l’ensemble des numéros précédents. A très vite !